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«L’invisibilisation» forcée des femmes et le machisme du fiqh

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5989 Le 14/04/2021 | Partager
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«Le fiqh est masculin. Toute l’interprétation du coran a été faite majoritairement par et pour les hommes. On a décidé que le discours coranique interpelait les hommes, et que la norme était le masculin» (Ph. AL)

Asma Lamrabet n’a jamais eu peur d’exprimer haut et fort ses opinions, de défendre l’approche réformiste de l’héritage islamique et de prôner une lecture moderniste du texte coranique. Une lecture en faveur de l’égalité des genres, puisque le livre saint s’adresse non pas à des hommes ou à des femmes, mais à l’être humain, «Al Insane». Ses prises de position lui ont valu des ennemis, surtout dans les rangs des gardiens du temple, ceux-là même qui ont participé à la sclérose de la pensée islamique pendant des siècles. Depuis sa démission de la Rabita des oulémas en mars 2018, la théologienne, essayiste, médecin biologiste et féministe convaincue, poursuit son bout de chemin. Elle est actuellement titulaire de la chaire Genre de la fondation Euro-arabe de l’université de Grenade en Espagne. En parallèle, elle multiplie les séminaires, formations et conférences dans les universités à l’international, sur les questions de l’islam, de la réforme de la pensée islamique et de la femme. Son dernier ouvrage, «Le prophète et les femmes de sa vie» est paru en septembre 2020 aux éditions Albouraq.

- L’Economiste: Les femmes exégètes en islam sont quasi-absentes. Pour quelle raison?
- Asma Lamrabet: Tout d’abord, aussi bien l’exégèse que le fiqh, la jurisprudence islamique, sont connus pour être des domaines de pouvoir. Ce n’est pas spécifique à l’Islam, ceci est vrai dans toutes les civilisations et religions. En Islam, les femmes ont été marginalisées, expulsées du champ du savoir, et donc, du pouvoir. On ne leur a laissé que la transmission du hadith. Dans l’exégèse, vous pouvez trouver quelques noms, mais dans le fiqh, elles sont pratiquement inexistantes. Posséder la connaissance religieuse et la capacité d’en extraire des lois pour une société donnée et dans un contexte donné a toujours été un pouvoir masculin. Les femmes ont donc été éliminées d’office, puisqu’il s’agit d’une question de pouvoir politique et théologique, et les deux ont toujours été liés en terre d’islam. Toutefois, cela ne signifie pas qu’elles ont été inexistantes.
 
- Pourquoi ne sont-elles donc pas visibles?
- Des travaux de recherche historique, comme la récente encyclopédie publiée par Mohammad Akram Nadwi à Oxford, prouvent leur présence. Le chercheur a retrouvé près de 10.000 femmes du VIIIe au Xe siècle, qui ont transmis le hadith, ont été des muftis, exégètes…, mais leurs noms ne nous sont pas parvenus. Nous avons une invisibilisation forcée des femmes. Les seuls noms qui restent sont ceux des premières figures qui ont accompagné le prophète lors de la révélation, et qu’on ne peut éclipser. Il n’y a pas encore eu de recherche historico-anthropologique autour de cette invisibilisation que l’on voit partout. En islam, nous pouvons la mettre sur le compte des conflits politiques survenus juste après la mort du prophète pour la khilafa. Généralement, quand des conflits et guerres se déclenchent, les femmes sont mises de côté. Les conquêtes arabes et le mélange de cultures sont ensuite entrés en jeu. Cependant, aucune étude ne précise comment tout cela s’est construit.
 
- Cette exclusion des femmes de la scène religieuse a-t-elle favorisé le caractère machiste du fiqh?
- Le fiqh est masculin. Toute l’interprétation du coran a été faite majoritairement par et pour les hommes. On a décidé que le discours coranique interpelait les hommes, et que la norme était le masculin. Cette nouvelle lecture réformiste, de femmes et d’hommes, entamée dans les années 90 et remettant en question le discours patriarcal, met en évidence un élément extraordinaire encore incompris. C’est que le coran interpelle l’être humain, Al insane, et cela transcende le genre. Tout ce discours traditionnaliste avançant la supériorité de l’homme à la femme ne se base sur aucune source. Aucun verset ne l’affirme.  
La rhétorique orthodoxe patriarcale faisant allusion à la faiblesse des femmes, à leur différence biologique, est également infondée, car dans le coran, la faiblesse est décrite comme «humaine»: «wa kholeqa al insanou daaifane», «l’être humain a été créé faible», sourate An-nissa’a, verset 28. Les critères d’évaluation ne sont pas genrés. Le coran dit: «Le plus noble d'entre vous, auprès d'Allah, est le plus pieux», sourate al hujurat, verset 13, ou encore, «Quiconque, mâle ou femelle, fait une bonne œuvre tout en étant croyant, Nous lui ferons vivre une bonne vie. Et Nous les récompenserons, certes, en fonction des meilleures de leurs actions», sourate An-nahl, verset 97.   

- D’après toutes vos années de recherche, quelle est l’image qu’octroie la tradition musulmane à la femme?
- La tradition interprétative, et non scripturaire, est très patriarcale et complètement discriminatoire et injuste. La nouvelle lecture en cours n’a pas pour finalité d’établir une supériorité des femmes ou d’engager un conflit entre genres. Elle vise une justice égalitaire (al adl), une notion très importante dans le coran, et totalement absente dans la tradition. Aujourd’hui, nous avons une image stéréotypée de femmes, subalternes, soumises. Cette image existe dans les autres lectures religieuses, cependant, elle est beaucoup plus mise en évidence dans les sociétés où l’islam est majoritaire, puisque la religion y reste source de loi et de normativité. Néanmoins, il faut faire la part des choses, ce n’est pas l’esprit du texte. Ce sont des siècles d’interprétations et de culture théologique patriarcale.

- Avec cette tradition, difficile donc de croire l’affirmation selon laquelle l’islam est venu honorer la femme et lui rendre justice…
- Exactement, d’ailleurs la tradition parle de «la» femme et non «des» femmes, et c’est déjà un discours très stéréotypé. Au fond, l’affirmation est vraie, cependant, elle a été vidée de son sens premier, car la réalité de tous les jours dans les sociétés arabo-musulmanes la contredit.

- Egalité dans l’héritage, mariage interreligieux, port du voile…, sont autant de points qui fâchent «les gardiens du temple». Grâce aux débats enclenchés, pensez-vous que l’on puisse avancer sur ces sujets dans l’immédiat?   
- Il y a 20 ans, nous ne pouvions même pas débattre de ces sujets. Aujourd’hui, c’est le cas, et c’est un acquis qu’il faudrait savoir reconnaître. Les avancées de la moudawana de 2004, si nous la comparons aux réalités du passé ou à d’autres pays arabomusulmans, ne devraient pas, non plus, être sous-estimées. C’est vrai qu’elle n’est pas parfaite, elle comporte des défaillances et contradictions importantes que nous devrions remettre en question. Par exemple, comment ce code de la famille peut-il stipuler une coresponsabilité de l’homme et de la femme dans la gestion du foyer, et en même temps, accorder la tutelle juridique à l’homme? Il s’agit d’une discrimination complètement illogique. Elle est contradictoire avec le principe même de cette réforme, et aussi avec la constitution qui consacre dans son article 19 l’égalité des sexes. Il n’empêche que nous comptons des acquis sur lesquels il faudrait capitaliser.

- Comment aller de l’avant plus rapidement?
- Le débat ne devrait pas être mené dans une approche de confrontation. Au fond, la confrontation est plus idéologico-politique que théologique. Mettre les modernistes dans un camp et les conservateurs dans l’autre ne fait que fracturer la société, et au final, les femmes sont perdantes. Nous pouvons retrouver des conservateurs très modernistes sur certaines questions, et des modernistes conservateurs sur certains aspects. Il faudrait absolument savoir s’asseoir ensemble et voir ce qui est dans l’intérêt de notre société, d’aborder ces questions qui fâchent en dépassionnant le débat, avec beaucoup de sagesse, de sérénité, comme nous l’avons fait pour d’autres sujets. Je pense que le Maroc possède les outils pour y parvenir. Garder ces questions otages de confrontations idéologiques et politiques empêche un débat de fond.

- Que pensez-vous de la réforme de l’enseignement de la religion à l’école?
- Le projet semble prometteur, néanmoins, pourrait-on vraiment le mettre en pratique? Il faut d’abord commencer par former les formateurs, ceux qui transmettront cette réforme. Si nous l’imposons à une personne qui n’en est pas convaincue nous aurons des catastrophes. Certains de ces transmetteurs présentent un imaginaire complètement fermé, le résultat d’années et d’années d’endoctrinement et de connaissances religieuses limitées, simplistes et réductrices de la réalité. Le progrès passe par l’éducation, mais également par des lois, par la conscientisation du public, par la société civile qui doit rester éveillée... C’est tout un ensemble d’outils à mobiliser.

Propos recueillis par Ahlam NAZIH

                                                                          

Théologiens sans voix

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Où sont les «vrais» théologiens, penseurs, philosophes, islamologues, grands chercheurs et érudits en islam marocains? Depuis Mohamed Abed Al-Jabri, le Maroc n’a-t-il pas produit de grands noms? Sur la scène médiatique, ils ne sont qu’une poignée, dont Abdallah Laroui et Abdou Filali Ansary. Du côté des femmes, Asma Lamrabet fait partie des rares à oser prendre la parole en public. Ce sont généralement des prêcheurs, souvent acquis à des courants traditionnalistes, voire, extrémistes, ou des imams aux fatwas saugrenues amusant les foules qui s’imposent sur la scène publique, profitant du vide intellectuel ambiant. «Les institutions religieuses comptent des professeurs spécialisés en études islamiques de grande valeur. Des hommes et des femmes qui font un travail extraordinaire, sauf que personne ne les connaît», assure Asma Lamrabet. Pourquoi sont-ils invisibles? «La recherche théologique au Maroc est institutionnalisée, elle se déroule à l’intérieur d’institutions. Dans les départements d’études islamiques, les chercheurs sont sous la coupe de personnes théologiquement fermées, ou portant des idéologies politiques. Ils ne disposent pas d’espaces où ils peuvent s’exprimer en toute liberté», explique la chercheuse. «Il existe donc un discours orthodoxe prédominant qui, de façon insidieuse, fait la loi. Les gardiens du temple ne laisseront jamais ces chercheurs parler. Et je le dis en connaissance de cause, puisque j’ai vécu cela pendant dix ans au sein d’une institution religieuse», ajoute-t-elle.
Asma Lamrabet, ancienne responsable du centre des études sur les femmes en islam à la rabita Mohammadia des oulémas, a également eu affaire à ce camp dominant. Elle continue, toutefois, à défendre ses idées. «Le courant réformiste au sein de toutes ces institutions est très minoritaire, et il a peur de ces gardiens du temple. Ces derniers, à leur tour, craignent pour leur pouvoir, car c’est de cela qu’il s’agit. Ils se sentent menacés par la lecture réformiste.
Le fait est que les questions religieuses sont des questions de société qui nécessitent un ijtihad collectif. Or, ouvrir le débat met en danger leur pouvoir de parler au nom du sacré. Un pouvoir qu’ils ne voudront jamais lâcher», argumente la chercheuse.

                                                                          

Femme, âne et chien noir… Cherchez le point commun!

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Difficile de bousculer la doxa, de déconstruire des idées profondément ancrées dans la culture arabomusulmane. Dans les «sahih», des hadiths présumés «authentiques» continuent d’être relayés, même s’ils sont contraires aux enseignements du prophète et à l’esprit de son message. Des hadiths misogynes et dégradants pour les femmes, comme celui sur «ce qui interrompt la prière», à savoir: «la femme, l’âne et le chien noir». Des cheikhs, se disant progressistes, avec leurs turbans blancs sur les plateaux télé arabes, continuent de défendre son caractère «sahih». Ils se retrouvent, d’ailleurs, souvent, à défendre l’indéfendable, devant un public majoritairement peu cultivé, plaçant ses «hommes de foi» sur un piédestal, et les compagnons du prophète et les exégètes des premiers siècles au rang du sacré.
Ibn Taymyya, Ibn Al Jawzi, Al Ghazali…, d’illustres exégètes ont produit des pages et des pages de fiqh et d’opinions hostiles «au sexe faible», repris de manière aveugle par leurs successeurs. Que faire de tout cet héritage voulant que les femmes soient des faibles d’esprit, qu’elles aient droit à la malédiction divine si elles désobéissent à leurs maris, que leur corps soit dans sa totalité une awra (ne peut être dévoilé), qu’elles représentent la majorité des locataires de l’enfer…
«Le hadith sur la femme, l’âne et le chien noir a été remis en question par l’épouse du prophète Aïcha il y a de cela 14 siècles. Il ne peut y avoir de référence plus élevée que Aïcha, pourtant le hadith est toujours présent dans les compilations. Le problème est que nous sommes dans une inculture religieuse totale», relève Asma Lamrabet. Les musulmans ne sont pas outillés pour réfléchir, et ils sont conditionnés pour ne jamais rien contredire quand il s’agit de sacré… «Ils n’ont pas eu droit à une pluralité de connaissances. Tout l’enseignement religieux est basé sur la soumission complète, le mimétisme aveugle, ou taqlid, des anciens, alors que ces derniers n’ont jamais prétendu que leurs interprétations étaient sacrées», souligne la chercheuse. «Nous avons aujourd’hui des jeunes complètements formatés par une idéologie qui a miné nos sociétés de l’intérieur, et tout refus, toute critique fait de vous un ou une impie», poursuit-elle.

 

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