×
Pass
Pass Par Dr Mohamed BENABID
Le 22/10/2021

Le pass vaccinal s’invite dans quelques jours pour un débat qui s’annonce chaud au Parlement. L’entrée en vigueur, controversée, du dispositif mérite, il est vrai, moult... + Lire la suite...


+ DE BONNES SOURCES
E-commerce: 14,9 millions d'opérations à fin septembre Par Fatim-Zahra TOHRY
Le 22/10/2021

Les sites marchands et sites des facturiers affiliés au CMI ont réalisé 14,9 millions d'...

+ de Bonnes Sources...
Recevoir notre newsletter

Doctorat : pourquoi 9 thésards sur 10 abandonnent

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:6032 Le 15/06/2021 | Partager
Beaucoup de profils s’inscrivent dans ce cycle pour «de mauvaises raisons»
De petites bourses rendant impossible un engagement à 100% dans le cursus

C’est au niveau du cycle doctoral que se joue l’essentiel de la recherche scientifique au Maroc. C’est aussi grâce à ce parcours que les universités préparent la relève de leurs enseignants, celle qui formera les compétences de demain. L’enjeu est donc crucial. Toutefois, force est de constater qu’aujourd’hui à l’université publique ce cycle peine à remplir correctement sa mission.

doctorat-chiffres-032.jpg

Le cycle doctoral des universités publiques a produit 3.043 docteurs en 2019, selon les dernières statistiques disponibles, dont 37,7% de filles. Certaines disciplines comptent très peu de docteurs, dont le commerce et la gestion qui n’ont enregistré que 10 lauréats en 2019

En 2018, le Conseil supérieur de l’éducation livre un rapport choc (voir L’Economiste N°5427 du 8 janvier 2019) selon lequel 4 doctorants boursiers sur 10 abandonnent leur thèse. En 2019, le ministre de l’Education nationale, Saaïd Amzazi, livre un chiffre encore plus préoccupant: 9 thésards sur 10 abandonnent, qu’ils soient boursiers ou pas. L’analyse des statistiques universitaires permet de relever un rendement très faible (nombre de diplômés sur le nombre d’inscrits en doctorat), se situant autour de 8% en 2019. Pourquoi la quasi-totalité des doctorants finit-elle par décrocher?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord remonter en amont de la chaîne, aux motivations des doctorants. «Au Maroc, le doctorat attire beaucoup de personnes pour les mauvaises raisons. Certains s’y inscrivent pour décrocher l’échelle 11, et non pour effectuer un parcours de recherche. Si vous soustrayez cette catégorie, où le taux d’abandon est très fort puisque les candidats se rendent vite compte qu’il ne s’agit pas d’une promenade de santé, le tableau serait moins inquiétant», explique Hamid Bouchikhi, doyen de SolBridge International School of Business (Corée du Sud), membre de la Commission spéciale sur le modèle de développement, et l’un des théoriciens les plus influents en management à l’international (Thinkers50).

«Il existe un deuxième segment, celui des étudiants qui, à la sortie d’un master, n’ont pas trouvé de débouché professionnel. Pour eux, le doctorat est un peu une fuite en avant. Et là, le taux d’échec est très élevé. Ils s’inscrivent juste pour avoir un statut et une petite bourse, et non par vocation. Au final, les candidats qui s’engagent dans une thèse car réellement intéressés par une carrière académique ne représentent que 10 ou 20%», poursuit-il. Les enseignants ne sont pas dupes de ces motivations. Pourquoi alors acceptent-ils de prendre des étudiants obnubilés par le diplôme ou tout simplement désœuvrés? Eh bien les écoles doctorales ont bien besoin de fonctionner… Pour les profs, dont une bonne partie n’assure que très peu de productions scientifiques, c’est une manière de «justifier» leur prime de recherche. 

Même pour les plus motivés des doctorants, préparer une thèse pendant au minimum trois ans (sachant qu’il est généralement rare d’y arriver dans ce délai) sans toucher un revenu «correct» semble difficile. Les boursiers ne reçoivent que 1.000 DH par mois. Les meilleurs, à savoir 300 sur tout le Maroc, bénéficient d’une bourse d’excellence de 3.000 DH.

Les doctorants sont ainsi souvent obligés de travailler pour financer leurs études. Selon le rapport du Conseil supérieur de l’Education, 44% exercent une activité professionnelle. Les salariés ou fonctionnaires présentent l’avantage de pouvoir financer les frais de leur parcours. Néanmoins, ils ne peuvent s’investir dans leurs recherches que durant leur temps libre, à savoir le soir et les weekends. Ils n’ont pas la possibilité d’effectuer des stages dans des laboratoires étrangers, et rarement l’occasion de se déplacer pour des évènements scientifiques. Déchirée en deux occupations prenantes, la majorité déclare forfait.

Des étudiants obligés d’acheter du matériel de leur poche!

Quelques enseignants, ouverts sur l’international et sur le monde socioéconomique, arrivent à décrocher des bourses pour leurs étudiants. «En France, les étudiants en co-tutelle perçoivent au minimum 1.000 euros par mois durant leur séjour dans le pays», relève un enseignant-chercheur qui a démarré sa carrière dans l’Hexagone. Cependant, il ne s’agit que d’exceptions. «L’accès au doctorat ne devrait pas être ouvert à tout le monde, et en contrepartie, il faudrait offrir des bourses consistantes, au moins 5.000 DH, et limiter le nombre d’années pour soutenir sa thèse, par exemple à 4 ans», suggère l’enseignant-chercheur.

Dans les filières scientifiques, il n’est pas rare que des doctorants soient obligés d’acheter des produits et matériels pour leurs expérimentations, de leurs poches. «Dans le cadre de collaborations avec des laboratoires étrangers, nous pouvons obtenir du matériel ou de l’aide pour effectuer des mesures, mais ce n’est pas le cas de tous les collègues. Dans ma faculté, j’ai vu le cas d’une étudiante salariée, en 6ème année, obligée d’acheter une électrode, de mauvaise qualité en plus, à 3.000 DH. Cela représente une bonne partie de son salaire. Je me suis débrouillé pour lui en procurer une», confie l’enseignant-chercheur.

«Même pour les déplacements et inscriptions dans des congrès, les doctorants sont contraints de mobiliser leurs propres moyens. Donc même les meilleurs sont tentés d’abandonner», s’indigne-t-il. A la faculté des sciences de Fès, une étudiante a dû vendre son téléphone, offert par son père, à 2.000 DH pour payer du matériel.

«Dans certains cas, les doctorants sont sélectionnés en fonction de leur capacité à financer leurs recherches et leurs déplacements. Les étudiants issus de familles aisées sont ainsi favorisés», regrette Adnane Remmal, enseignant-chercheur à la faculté des sciences de Fès, spécialiste en microbiologie et pharmacologie, lauréat de plusieurs distinctions à l’international.

Les encadrants, jamais contrôlés ou évalués, assument une bonne part de responsabilité dans le faible rendement du cycle doctoral. Cette responsabilité commence tout d’abord au niveau du choix du sujet de thèse. Certains centres d’études doctorales ouvrent 150 à 250 sujets. «Il s’agit à 80% de sujets irréalistes ou irréalisables», déplore l’enseignant chercheur ancien MRE.

Du pur remplissage pour ainsi dire… «Parfois des profs proposent des sujets trop pointus nécessitant des techniques sophistiquées, avec des moyens chers et des compétences rares au Maroc, sur lesquels ils ont travaillé à l’étranger. L’étudiant est tenté car le sujet est à la mode. Mais pour le traiter, il faut des moyens dont le prof ne dispose pas!», illustre Remmal.

«Normalement, le prof ne devrait pas décider seul du sujet de thèse à proposer. Le collège doctoral est censé mobiliser une commission pour évaluer l’intérêt du sujet, les moyens de le réaliser, l’opportunité d’un partenaire socioéconomique ou d’une collaboration avec un laboratoire étranger…Si les conditions ne sont pas réunies, il ne devrait pas être accepté. Chaque université devrait être dotée d’une commission de ce genre, associant des acteurs socioéconomiques», insiste-t-il.

Evidemment, si le sujet n’aboutit pas, c’est l’étudiant, seul, qui en paie les frais. «Le système est fait de telle sorte que si ça marche le prof est bon, et si ça ne marche pas, l’étudiant est mauvais», résume le microbiologiste.
Même si le département de l’Enseignement supérieur a limité le nombre de thésards par encadrant (8 au maximum), certains continuent d’en prendre des dizaines en même temps, ne pouvant leur consacrer que peu d’attention. Pourtant, prendre 5 ou 20 doctorants, cela ne change rien à la carrière d’un professeur… «Un enseignant en sciences humaines et sociales, par exemple, travaillant seul et occupé à réaliser ses propres recherches ne  peut encadrer valablement plus de 3 ou 5 étudiants. Cela demande beaucoup de travail», estime Bouchikhi. Sous-encadrés, ne maîtrisant que très peu les outils méthodologiques, des étudiants peuvent traîner leur projet pendant des années livrés à eux-mêmes, jonglant entre improvisation et bricolage.

«Durant leurs soutenances, leurs encadrants se permettent de leur adresser les pires remarques, alors qu’ils sont censés avoir supervisé leur travail. En France, des commissions de suivi de thèses sont mobilisées et les étudiants sont audités. Si à la troisième année le projet n’avance pas, l’encadrant est mis en question», témoigne l’enseignant-chercheur ancien MRE. Au Maroc, même si le doctorant demande dérogation sur dérogation et fini par décrocher après avoir épuisé les 6 ans durant lesquels il est autorisé à reconduire son projet, l’encadrant n’est jamais questionné.

Actuellement les universités s’attaquent à la réorganisation de leurs centres d’études doctorales. L’idée est de mettre un terme à la multiplication des centres doctoraux au sein des universités, pour n’en garder qu’un seul relevant de la présidence. Toutefois, cela ne saurait régler les problèmes de fond qui se posent.

Harcèlement, emprise, humiliations…

Des dérapages, il en existe aussi en milieu universitaire. Des encadrants peuvent se permettre de s’adonner à du harcèlement sexuel, profitant du rapport de force installé avec leurs étudiantes, selon certains témoignages. «Cela existe dans tous les types de facultés, même celle de charia! D’ailleurs, des affaires ont déjà donné lieu à des poursuites à Tétouan, Mohammedia…A Agadir un enseignant a même assassiné l’une de ses doctorantes ayant refusé ses avances il y a quelques années. Mais ce ne sont que des cas qui émergent, la majorité reste sans suite», nous confie un enseignant-chercheur. D’autres exercent une véritable emprise sur leurs doctorants, se permettant de les exploiter, et même de les insulter et de les humilier. «Ils doivent les suivre n’importe où, surveiller à leur place, enseigner à leur place, préparer les cours et même faire les devoirs de leurs enfants! Le doctorant devient l’esclave de son encadrant», nous avait confié une doctorante, aujourd’hui diplômée après 6 ans de préparation de sa thèse. Une période durant laquelle elle a été tentée d’abandonner à plusieurs reprises. «Des profils comme ça ne devraient pas travailler avec les jeunes car ils détruisent leur personnalité. Une charte éthique de la relation entre encadrants et jeunes chercheurs devrait être élaborée», pense l’enseignant-chercheur.

                                                                   

La qualité des candidats en chute libre!

«L’abandon n’est pas le seul problème qui se pose dans le cycle doctoral, il y a aussi la question de la qualité. Malheureusement, les étudiants, de par leur formation depuis le primaire, ne possèdent pas un esprit critique. Ils ont tendance à croire que réciter ou reproduire ce qu’ils ont lu à droite et à gauche, c’est cela la recherche. Or, il ne s’agit que d’une recherche pauvre, sans aucun intérêt», relève Fouzi Mourji, enseignant-chercheur à la faculté de droit Aïn Chock de Casablanca, et l’un de ses illustres économistes. Cela se répercute évidemment sur la qualité des travaux produits. Un avis partagé par plusieurs éminents chercheurs contactés par L’Economiste. Certains regrettent «la faiblesse de l’équipement intellectuel et méthodologique des étudiants» et leur manque de maîtrise des langues étrangères. De rares profils réussissent à sortir du lot. Le manque d’ouverture des laboratoires sur l’international et sur des profils étrangers ne leur permet pas non plus d’enrichir leur expérience doctorale, et les prive d’une opportunité de s’arrimer aux meilleures pratiques. Selon le Conseil supérieur de l’éducation, la part des étudiants internationaux dans l’effectif des doctorants est de seulement 2,1%.

                                                                   

«Concurrence déloyale» des fonctionnaires

bureau-032.jpg

Certains enseignants continuent de prendre des dizaines de doctorants en même temps et de n’accorder que peu d’attention à leurs travaux

Les doctorants sont également découragés par le faible nombre de postes ouverts dans les universités. A quoi bon opter pour une carrière académique alors que les chances d’être embauché sont très limitées, se disent-ils. Ces dernières années, afin de contourner l’insuffisance des postes accordés par les Finances, le département de l’Enseignement supérieur opte pour la transformation de postes de la fonction publique. Le département accorde ainsi aux fonctionnaires titulaires d’un doctorat l’opportunité de le rejoindre. Pas besoin donc d’ouvrir un poste, il suffit d’en transformer un déjà existant. Cette année par exemple, les postes transformés, au nombre de 700, représentent 50% des embauches du ministère. Certains y voient de la «concurrence déloyale» contre de jeunes profils méritants et entièrement dédiés à leur parcours doctoral. Surtout lorsqu’il s’agit de fonctionnaires ayant préparé leur doctorat tout en étant en poste, et n’ayant pu fournir autant d’efforts que leurs camarades simples étudiants. A la fin, ils ont plus de chances de devenir enseignants, grâce à la transformation de leurs postes.
«Par ailleurs, le ministère prend des profils ayant passé 10 ou 15 ans dans une administration, sans aucun lien avec le monde de la recherche. Or, dans le secteur on peut être dépassé en 2 ou 3 mois seulement si l’on se passe de lectures et de suivi des publications scientifiques. Nous sommes en train de plomber le système d’enseignement supérieur!», s’indigne un enseignant-chercheur.

Ahlam NAZIH

 

La suite est réservée à nos abonnés.

Dèjà abonné ? S'abonner pour lire la suite